L'oisiveté

“En effet, j'en suis venu à penser que l'on travaille beaucoup trop de par le monde, que de voir dans le travail une vertu cause un tort immense, et qu'il importe à présent de faire valoir dans les pays industrialisés un point de vue qui diffère radicalement des préceptes traditionnels.”
Bertrand Russell, Eloge de l'oisiveté

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L'oisiveté est le Paradis sur Terre.

Mais contrairement à l'hypothétique paradis céleste, celui-ci est parfaitement concret et atteignable. Aussi enviable qu'il puisse paraître, peu de monde en rêve, cependant, et ce malgré les moyens à disposition aujourd'hui: allocations, temps partiel, etc. Pourquoi? Sommes-nous trop angoissés pour sortir de notre agitation confuse? Sommes-nous victimes de la morale du travail, ou plus largement de la morale “utilitariste” de la vie (il faut se rendre utile à la société) ? Quoiqu'il arrive, voici, espérons-le, de quoi mettre l'eau à la bouche de ceux qui hésitent, et de quoi motiver ceux qui se battent pour atteindre ce nirvana.

Oisiveté n'est pas inactivité
Avant toute chose, il fallait écarter ce préjugé. Bien que passer son temps à ne rien faire, apprendre à se contenter d'aussi peu de choses, est potentiellement bénéfique pour la santé et le moral, et bien que la plupart d'entre nous négligeons totalement cette (non-)activité depuis bien trop longtemps, celle-ci n'est qu'un temps parmi d'autres d'une vie oisive.

Car l'oisiveté est d'abord liberté. Ce n'est pas uniquement la non-activité, mais c'est presque toujours l'activité choisie, par contraste avec l'activité non choisie qui caractérise celle du travailleur: obligation de travailler pour gagner sa vie, avec la possibilité très réduite voire nulle de choisir la manière, le rythme ou ses collègues. L'oisiveté est donc activité choisie. Mêmes les obligations deviennent un jeu, puisqu'elles sont réduites au minimum vital et ne sont pas si contraignantes et désagréables que cela: cuisiner, manger, chier, dormir, se laver, faire le ménage... Il n'est pas difficile de trouver du plaisir dans les tâches quotidiennes. Celles-ci sont d'autant plus agréables qu'elles se déroulent dans un cadre de liberté, source de bonheur et de paix intérieure.

Ralentir. Il est tellement douloureux de s'extraire de cette cadence infernale qui nous est imposée depuis l'école jusqu'à la retraite, puis que nous finissons par nous imposer à nous-mêmes. Pourtant, il le faut, c'est une question de santé, voire pire: de vie ou de mort. Quand nous sommes lancés à 200 à l'heure, nous ne voyons rien passer, ne profitons d'aucun instant de vie. Figé, notre esprit ne peut plus fonctionner, ne peut plus réfléchir. Impossible de tenir le fil d'une seule pensée avant de passer à la suivante, généralement aussi inutile et ennuyante que la première. Ralentir, c'est prendre le temps. Le temps de bien faire. Le temps de se déplacer, à pied par exemple, en admirant le paysage ou les passants dans la rue. Le temps de manger, et de savourer réellement sa nourriture, de sonder le sens profond de cet acte. Le temps de faire l'amour comme des dieux, le temps de lire, le temps de se calmer et de s'apaiser comme il le faut, afin de pouvoir s'ouvrir au monde et à la richesse de la vie sans agitation et sans crainte infondée. Progressivement, on se rappelle qu'à l'origine, le temps n'est pas quelquechose que l'on subit.

L'oisiveté est aussi renoncement. Quand on ne travaille pas, ou juste un peu, notre “pouvoir d'achat” est réduit. Bien qu'il soit possible de se loger et de se nourrir (et encore...), nous devons faire une croix sur le monde de la consommation: noël au soleil, saumon fumé 1, bagnole, joujous high-tech, etc. Mais ce n'est pas si grave, on finit même par y trouver son bonheur puisqu'en renconçant à ces cochonneries, on se rend compte qu'on n'en a pas réellement besoin, ni même envie. C'est ainsi que s'évanouit tout un empire de désirs, de frustrations, d'agitations, de stress, de files d'attente à la caisse, de service après-vente, de vacances merdiques... Le vide laissé par la disparition de ces marchandises et de leur emprise sur nous est à remplir, ou non, de la manière dont on le souhaite. Car le renoncement à la consommation est aussi le renoncement à la production et au culte de la productivité. On renonce à être utile, un “pilier de la communauté”, un ouvrier courageux, un manager compétent, etc. On renonce à la production de choses et de modes de vie nauséabonds et destructeurs pour notre habitat. On cesse de se juger les uns les autres, y compris nous-mêmes et nos activités, nos journées, en fonction de l'utilité ou de la production de résultats. Seulement à ce moment-là, devient-il possible de goûter aux joies de la frugalité et de la contemplation.

Notre bonheur n'est jamais aussi réel que lorsqu'il dépend de peu de choses. La simplicité de notre vie, la lenteur, le temps libre, l'apaisement et l'ouverture nous amènent automatiquement à la disponibilité. Nous nous retrouvons disponibles pour les autres, nos amis qui déménagent, tombent malades, ont des chagrins d'amour... Cette disponibilité à autrui est difficilement atteignable lorsqu'on travaille à temps plein, les enfants et leurs grands-parents en savent quelquechose. Et cette disponibilité n'est qu'un des multiples aspects de l'oisiveté qui prouvent son caractère généreux, et non pas égoïste comme on pourrait le penser. Mais finalement, c'est d'une disponiblité bien plus large dont nous parlons, c'est l'ouverture à la vie et à l'émerveillement, c'est l'accueil reconnaissant de toutes les surprises et de tous les hasards. On ne cherche plus à tout maîtriser, à tout contrôler. On permet au hasard de faire son jeu, car comme Darwin, nous avons compris que le hasard est une nécessité évolutive.

En évoluant, au fil des heures, des jours, des semaines, des années, on acquiert une compréhension plus profonde de ce que signifie le progrès, en dehors des religions de la croissance et de la technologie comme finalités et solutions à nos problèmes. On découvre que notre vie n'est pas si pauvre, y compris sur le plan matériel, car le peu que nous possédons, nous l'apprécions. Notre vie est riche d'activités choisies, tantôt légères, tantôt intenses. L'art, la connaissance, la paix et la joie, voilà des richesses non monnayables car inutiles à l'économie. Le militantisme lui-même gagnerait tellement à se ressourcer dans l'oisiveté, et à s'exprimer dans autre une temporalité que celle imposée par le système.

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Dans son livre L'Apologie des oisifs 2, Stevenson décrit les qualités cultivées par les oisifs, comme la lucidité, l'imagination et la légèreté; légèreté à distinguer de la futilité, trop souvent associée à l'oisiveté, "ce passe-temps qu'une société de loisir nous apprend trop à négliger, et qui consiste essentiellement à laisser bien passer le temps" 3.

"On croit un peu trop facilement que l'oisif fait seulement autre chose que travailler: non, il travaille simplement à autre chose qu'à "faire". Certes, le fruit de ce travail ne se recueille ni ne s'étale, il ne s'exporte pas sous forme de compétences. Certes l'oisif ne produit rien, ne va nulle part: mais en laissant l'horizon de ses pensées libre de toute destination, en s'amusant à sauter dans le vide des choses, l'oisif éprouve ses forces et mesure son esprit, apprend d'abord à se conduire." 3

Plutôt que de fuire l'ennui, l'oisif le guette et le traque, non pas pour le vaincre, mais pour mieux se connaître, et pour mieux comprendre la vie. Alors, poussé par l'affection et la curiosité, il exprime sa joie de vivre dans la conversation et le temps passé en compagnie des autres.

"Stevenson vient alimenter avec toute la verdeur de sa gaité l'un des propos favoris de Deleuze, opposant la fertilité discrète de toute conversation aux impasses ostensibles des 'débats'." "Et s'il fallait dégager une morale de ce petit livre exaltant, en voici la moelleuse substance: comme il se cultive dans la solitude, l'oisif se civilise dans la conversation." 3
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Avouons-le, ce texte a légèrement idéalisé certains aspects de la vie oisive. Mais c'est si nécessaire, quand on voit à quel point ce mode de vie est vilipendé dans notre culture. Et les qualités décrites ici ne sont pas non plus irréalistes, elles sont atteignables. Bien sûr, nous n'avons pas tous les moyens d'atteindre ce paradis du jour au lendemain, mais on peut y travailler. De même, lorsqu'on s'est extrait du travail, on ne se retrouve pas à baigner dans le bonheur comme par magie. L'oisiveté bouscule nos habitudes, des habitudes de toute une vie. Il faut ré-apprendre à vivre ce qui n'est pas rien. Mais c'est passionnant, et on peut cultiver son jardin, jour après jour, en prenant son temps, jusqu'au jour où on se rend compte que ça y est, on y est déjà. Parfois depuis longtemps, simplement il suffisait de s'en rendre compte.

En attendant ce jour merveilleux, si vous n'arrivez pas à sortir du travail, pratiquez l'oisiveté au bureau, moins drôle que l'oisiveté tout court, mais mieux que rien. "Si vous n'avez rien à gagner en travaillant, vous n'avez pas grand-chose à perdre en ne fichant rien. Choisissez les postes les plus inutiles : conseil, expertise, recherche, études. Et ne sortez jamais dans le couloir sans un dossier sous le bras." 4

  • 1. Quoique, on peut encore le voler au supermarché du coin...
  • 2. Dont cette critique a servi d'inspiration au présent paragraphe
  • 3. a. b. c. Une apologie des oisifs - Robert Louis Stevenson, lire le texte ici
  • 4. Bonjour paresse : De l'art et de la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise, Corinne Maier, avril 2004, Michalon.