Le sabotage

Introduction

"Le sabotage est une action délibérée d'opposition menée sur du matériel, par l'obstruction de son usage ou sa destruction, afin d'atteindre une perte de son efficacité."
Wikipedia

Cette définition classique du sabotage renvoit à des actions “violentes”, de casse de machines, ou de matériel, utilisées comme formes d'attaque ou de résistance lors des nombreuses luttes ouvrières. Ce qui lui donne un côté légèrement exotique aujourd'hui, bien qu'elle soit tout à fait actuelle : fonderie Rencast, Thonon les bains (Désobéir dans l'entreprise 1, p29), séquestration de patrons, ou encore les nombreux actes de piratage visant des grands groupes comme Sony ou Paypal.

Mais n'oublions pas que le sabotage quotidien est partout autour de nous. Les collègues qui traînent des pieds. Parfois nous-mêmes, en colère avec notre supérieur, décidons de consacrer une heure ou deux à surfer sur internet, ou rallonger la pause clope. On ralentit la cadence, en réaction à des conditions de travail désagréables, une décision qui nous reste en travers de la gorge, une fatigue chronique, ou bien tout simplement parce que notre travail nous ennuie à mourir, et qu'on n'arrive pas à s'y mettre. Dans les grandes entreprises on assiste même au phénomène hallucinant des employés qui restent jusqu'à 20 heures, juste pour surfer sur internet, faire des photocopies perso, etc, tout sauf travailler donc, avec pour unique objectif de faire bonne figure auprès de leur hiérarchie.

Lorsqu'on nous demande d'estimer le temps nécessaire pour effectuer une tâche donnée, on double notre estimation réelle. Et si on finit en avance, on fait semblant de travailler, pour ne pas être dérangé. Ajoutons le travail bâclé, les retards, le réveil qui n'a pas sonné, les “maladies”, bref, autant de micro-résistances, de moments de répit arrachés à l'exploitation quotidienne, agrémentés d'un léger sentiment de vengeance qui pimente un peu cette vie morne et répétitive à souhait.

Mais revenons un instant aux origines du sabotage. Notre référence est le livre d'Emile Pouget, Le Sabotage écrit vers 1911-1912 2. Selon celui-ci, la tactique du sabotage aurait été adopté il y a plus d'un siècle par les syndicats français, à la suite de leurs camarades anglais.

"On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a attendu, pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu la consécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de toutes les formes de révolte, il est aussi vieux que l’exploitation humaine. ”

“Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du travail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d’instinct, cherché à donner moins que n’exigeait son patron." 2

Au départ, le sabotage fut pratiqué en réaction aux bas salaires : "à mauvaise paye, mauvais travail!". Progressivement, le mouvement ouvrier s'est mis à l'utiliser pour se défendre contre d'autres formes d'agression patronale, voire en vengeance contre celles-ci: licenciements, remplacement des grévistes par des journaliers, dégradation des conditions de travail, etc.

Un moyen individuel de se libérer (un peu) de l'emprise du travail

Nous l'avons vu, le sabotage individuel est pratiqué couramment, souvent de façon instinctive et non préméditée. Il est possible de pousser le bouchon un peu plus loin, en faisant notre maximum, pour en faire un minimum. On préserve ainsi la bonne humeur et l'énergie nécessaires pour réaliser des activités qui nous tiennent réellement à coeur.

Prenons l'exemple d'un jeune informaticien. Après avoir passé des heures, des semaines, des mois, des années, devant son écran d'ordinateur, sans atteindre le nirvana, ni même s'en être approché, il décide d'utiliser la situation à son avantage. Maintenant, pendant qu'il fait semblant de travailler, d'être bloqué sur un problème complexe, il s'instruit sur internet, en lisant des textes politiques, économiques et militants. Il prépare son avenir.

Mais dans un premier temps, le surf sur internet, et sur les sites militants entre autres, était surtout un moyen pour lui de se détendre et de se reposer étant donné la cadence infernale à laquelle il se soumettait lui-même. Ce n'était donc pas un choix délibéré, d'activiste anti-travail, simplement une forme de défense naturelle, pour ne pas péter les plombs. Alors, en toute légitimité et sans gêne aucune, appliquons les conseils prodigués par les Désobéissants, dans leur livret Désobeir en entreprise 1.

Voici donc quelques astuces, glanées aux pages 44 et 45 de ce livret. Essayer dans la mesure du possible d'imposer et de faire respecter ses propres horaires. Arriver en retard, avec une excuse plausible à chaque fois. Respecter jusqu'à l'absurde le règlement, lorsque cela nous arrange, et réaliser son travail avec soin et méticulosité, ce qui réduit d'autant notre efficacité. Lire tous ses emails professionnels, même s'ils sont nombreux et inutiles. Être absent le plus souvent possible, mais sans nuire aux collègues, il ne faut pas nous les mettre à dos. Arriver avec cinq minutes d'avance, et faire semblant d'être arrivé bien plus tôt, afin de pouvoir partir plus tôt le soir. Préparer une réponse toute faite, pour savoir quoi répondre lorsqu'on nous demande ce qu'on est en train de faire, alors qu'on ne glande rien. Se rendre à la machine à café aux heures de pointe, pour que ça prenne plus de temps. Provoquer des réunions. Prendre ses vacances en décalage avec ses collègues, rester au bureau au mois d'août, généralement plus calme, et partir en période de pointe niveau boulot. Enfin, refuser la promotion, viser un travail facile, qu'on maîtrise, si possible un travail comportant de la réflexion, afin de pouvoir passer des heures à ne rien faire une fois notre travail effectué, et avant de le livrer.

Voici quelques citations du livre Bonjour Paresse 3, de Corinne Maier:

“Si vous n'avez rien à gagner en travaillant vous n'avez pas grand chose à perdre en ne fichant rien. Vous pouvez donc plomber votre entreprise par votre passivité, et cela sans courir aucun risque : il serait dommage de ne pas saisir cette occasion.”

“Ne sortez jamais dans le couloir sans un dossier sous le bras. Les employés qui ont les bras chargés de dossiers ont l'air de se rendre à d'importantes réunions. Ceux qui n'ont rien dans les mains ont l'air de se rendre à la cafétéria. Ceux qui passent avec le journal sous le bras ont l'air de se rendre aux toilettes. Surtout n'oubliez jamais d'emporter de nombreux dossiers à la maison le soir, vous donnerez ainsi la fausse impression que vous faites des heures supplémentaires.”
(Le Principe de Dilbert, Scott Adams)

“La prétention de l'entreprise de mobiliser à son profit votre personne toute entière aboutit au résultat inverse : elle révèle l'oppression à laquelle vous devez répondre par un retrait subjectif sans appel, par un parasitisme discret, mais sans concession.”

Le livre de Corinne Maier est jouissif dans sa moquerie de l'esprit d'entreprise, ainsi que dans son encouragement à ne rien faire au boulot. Toutefois, son approche est relativement blasée et passive car elle rejette la résistance au travail : “Inutile de vouloir changer le système, s'y opposer, c'est le renforcer; le contester c'est le faire exister avec plus de consistance.” Nous ne sommes pas d'accord avec cette manière d'attendre tranquillement la fin du capitalisme. Au contraire, il nous semble plus nécessaire que jamais de le critiquer, de l'attaquer, tout en construisant des alternatives plus justes. Ce qui nous amène à la partie suivante.

Un outil collectif pour se libérer de l'exploitation

Le sabotage, en tant qu'outil de résistance collective, est semblable à la guérilla en ce que ceux qui y recourent, les employés, sont en situation de faiblesse par rapport à ceux qui sont visés, les employeurs. Ces derniers ne pouvant être attaqués frontalement, il s'agit d'emprunter des chemins détournés, de faire appel à la surprise, à la ruse, voire à la casse, à la tromperie ou au mensonge.

Les moyens utilisés peuvent donc donner un aspect immoral aux actes de sabotage. Mais le fait est qu'il existe encore une lutte des classes aujourd'hui. Le “contrat” de travail n'est pas réellement un contrat, puisqu'il faudrait alors que les deux signataires soient à égalité. Or un travailleur peut rarement refuser un emploi, et se retrouve ainsi à accepter des contrats qu'il refuserait autrement. Même si la situation a évolué depuis l'époque d'Emile Pouget, elle n'en est pas complètement différente non plus. Dans son livre, celui-ci rappelait que la société était composée de deux classes distinctes: les bourgeois et les prolétaires (qui ne possèdent rien, et se retrouvent dans l'obligation de travailler pour vivre). Cette séparation a donné naissance à deux morales distinctes, une bourgeoise, et une prolétaire.

La morale bourgeoise interdit l'oisiveté, mère de tous les vices, du moins elle l'interdit aux classes travailleuses. Celles-ci, historiquement, possédaient une morale bien différente: le repos était considéré comme le “mérite suprême, et ne donnerait à l'homme le travail comme désirable et glorieux qu’autant que ce travail est indispensable à son existence matérielle.” 2 C'est d'ailleurs pour cette raison que les salaires furent diminués drastiquement aux débuts de la révolution industrielle. Après avoir travaillé un ou deux jours de la semaine à l'usine, et gagné l'argent nécessaire à leur modeste train de vie, les premiers ouvriers s'arrêtaient de travailler et retournaient à une vie normale. Seuls des salaires extrêmement bas, une surveillance accrue et une morale du travail implacable réussirent à les domestiquer 4.

Dans Le Sabotage, Pouget décrit de nombreuses formes de passage à l'acte, dont la plus instinctive et primaire: le ralentissement. Il s'agit de ralentir la cadence, à cause d'un salaire jugé trop bas, une cadence trop élevée, de mauvaises conditions de travail, etc. L'évolution suivante était de rendre les produits invendables: c'est la fameuse histoire des Canuts lyonnais. Plus tard, c'est l'instrument de production lui-même qui était attaqué, immobilisé. Cela était devenu une nécessité puisque lors de certaines grèves, les patrons remplaçaient les grévistes par des travailleurs à bas coût venant des campagnes, et même parfois par des militaires. Sans compter les camarades grévistes qui craquaient sous la pression et décidaient de retourner au travail.

Moins spectaculaire, mais très efficace dans certains contextes, un groupe de travailleurs peut offrir son service gratuitement. L'intérêt est ici de s'attaquer directement aux caisses de l'entreprise, tout en s'octroyant le soutien de la population. Toujours dans un esprit de générosité, on peut faire son travail "trop" correctement, en respectant toutes les règles: "L'obstructionnisme est un procédé de sabotage à rebours qui consiste à appliquer avec un soin méticuleux les règlements, à faire la besogne dont chacun a charge avec une sage lenteur et un soin exagéré." 2 Cette technique est aussi appelée “grève du zèle”.

Il faut toujours garder à l'esprit que le sabotage ne doit pas nuire au consommateur, il doit uniquement s'attaquer aux caisses, à l'argent, au coffre-fort. Ce sabotage-là est en opposition radicale avec le “sabotage patronal”, consistant à vendre des produits dégradés, parfois mauvais pour la santé des consommateurs, en mentant sur leur qualité, en omettant certains détails, en trichant, en économisant sur les normes de sécurité non respectées et surtout en exploitant les travailleurs.

Ce qui nous amène à une autre forme de sabotage qui consiste à dire la vérité à propos de l'activité de son entreprise :

"la falsification, la sophistication, la tromperie, le mensonge, le vol, l'escroquerie sont la trame de la société capitaliste ; les supprimer équivaudrait à la tuer"

"Or, il est évident que, pour mener à bien toutes les opérations louches auxquelles il se livre, le patron ne peut agir seul ; il lui faut des aides, des complices... il les trouve dans ses ouvriers, ses employés."

"Cet ingénieux moyen de battre en brèche l'exploitation humaine a même reçu un nom spécial : c'est le sabotage par la méthode de la bouche ouverte." 2

Cette forme de sabotage est non sans rappeler un site internet qui a beaucoup fait parler de lui récemment: Wikileaks.

D'ailleurs l'informatique et l'internet sont sources aujourd'hui de nombreux actes de sabotage, notamment par le piratage. Le livret des Désobéissants rapporte l'histoire d'un jeune informaticien dont le CDD n'avait pas été renouvelé, et qui avait placé un virus chargé d'effacer les données. Cela créa des pannes dans les logiciels de paie et de sauvegarde, au grand dam de l'entreprise. L'employé en question finira tout de même par être arrêté.

Au début des années 1980, le Comité de libération et de détournements d'ordinateurs (CLODO) avait pour but la destruction de moyens informatiques, considérés comme des instruments de répression et de contrôle. Plusieurs attentats lui sont attribués, souvent des incendies d'entreprises informatiques. Mais cette attaque frontale contre les machines s'apparente au luddisme, dont nous parlerons dans un autre article.

Pour finir, citons deux types de sabotage présentés par les Désobéissants: le sabotage économique et sélectif, puis le sabotage collectif.

Pour illustrer le premier, voici un évènement fort intéressant qui eut lieu en mai 2009. Des grévistes d'E(R)DF coupent le courant et privent d'électricité certaines zones bien précises : le port autonome et ses nombreuses entreprises, à Gennevilliers, la préfecture, la gare et le commissariat central à Agen, des zones commerciales, des sites industriels et les sièges régionaux de banques, une zone hôtelière et un casino à Bordeaux...

Le deuxième : “En mars 2009, alors qu'ils sont menacés par un plan de fermeture des différents sites du groupe de fonderie Rencast, des travailleurs du site de Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) décident de refondre 3.400 pièces déjà fabriquées, principalement des boîtiers de direction destinés aux Twingo assemblées à l'usine Renault de Novo Mestro, en Slovénie. Le lendemain, les pièces destinées à PSA sont détruites. Les travailleurs obtiendront 30.000 euros de prime chacun en plus des indemnités légales de licenciement.” 1

Pour conclure

Nous ne pouvons qu'être totalement d'accord avec les Désobéissants, inutile donc de les paraphraser:

"[Par rapport au sabotage] il ne s'agit là que d'un pis-aller : la lutte plus fondamentale contre l'exploitation passe par des formes renouvelées d'autogestion et de contrôle ouvrier, la transformation des entreprises en coopératives et l'introduction de la démocratie dans le processus de production. C'est à cette seule condition qu'il redeviendra possible de construire une société dans laquelle le travail ne sera plus une aliénation dangereuse mais une activité créatrice parmi d'autres, librement choisie et socialement utile, donc jamais contraire à l'intérêt individuel comme au bien commun."

En bonus

Décidément, beaucoup de citations dans ce texte! Et oui, l'auteur est fainéant, et n'aime pas réinventer l'eau tiède. Alors voici en bonus de fin, deux passages du livre fortement recommandé d'Emile Pouget:

“Ainsi que nous venons de le constater par l'examen des modalités du sabotage ouvrier, sous quelque forme et à quelque moment qu'il se manifeste, sa caractéristique est, - toujours et toujours ! - de viser le patronat à la caisse.
Contre ce sabotage, qui ne s'attaque qu'aux moyens d'exploitation, aux choses inertes et sans vie, la bourgeoisie n'a pas assez de malédictions. Par contre, les détracteurs du sabotage ouvrier ne s'indignent pas d'un autre sabotage, - véritablement criminel, monstrueux et abominable on ne peut plus, celui-là, - qui est l'essence même de la société capitaliste ;
Ils ne s'émeuvent pas de ce sabotage qui, non content de détrousser ses victimes, leur arrache la santé, s'attaque aux sources même de la vie... à tout ! Il y a à cette impassibilité une raison majeure: c'est que, de ce sabotage-là, ils sont les bénéficiaires !
Saboteurs, les commerçants qui, en tripatouillant le lait, aliment des tout petits, fauchent en herbe les générations qui poussent ;
Saboteurs, les fariniers et les boulangers qui additionnent les farines de talc ou autres produits nocifs, adultérant ainsi le pain, nourriture de première nécessité ;
Saboteurs, les fabricants de chocolat à l'huile de palme ou de coco ; de grains de café à l'amidon, à la chicorée et aux glands ; de poivre à la coque d'amandes ou aux grignons d'olives ; de confitures à la glucose ; de gâteaux à la vaseline; de miel à l'amidon et à la pulpe de châtaigne ; de vinaigre à l'acide sulfurique ; de fromages à la craie ou à la fécule ; de bière aux feuilles de buis, etc., etc. ”

[...]

“Le sabotage ouvrier s'inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l'arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l'exploitation qui les étreint et les écrase... Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure.
Le sabotage capitaliste, lui, n'est qu'un moyen d'exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l'expression d'une répugnante rapacité, d'une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire... Loin d'engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort.”


Pour aller plus loin

  • Livres
    • Le sabotage, Emile Pouget (lecture en ligne chez infokiosques)
    • Désobéir dans l'entreprise, Les Désobéissants
  • Guides de sabotage (en anglais) :
  • 1. a. b. c. Désobéir dans l'entreprise, Les Désobéissants, Passager Clandestin, 20 novembre 2010
  • 2. a. b. c. d. e. Le sabotage, Emile Pouget, Mille et une nuits, 8 septembre 2004
  • 3. Bonjour paresse, Corinne Maier, Michalon, 29 avril 2004
  • 4. Sur ce sujet, on pourra lire le livre d'André Gorz, Ecologica, ou la Domestication industrielle, d'Os Cangaceiros.