Sortir de l'école

« Ce qu’on appelle l’ordre établi n’est qu’un état de violence entré dans l’habitude. Il n’y a pas d’injustice, d’injure, d’iniquité, d’indignité, de brutalité, de barbarie à qui la durée ne puisse conférer, par l’accoutumance “morale”, une apparence de civilité, un air de décence, des dehors de bienséance. » 1

Introduction

Le système scolaire actuel date de la fin du XIXème siècle et du début de l'industrialisation. Trois institutions majeures sont nées à cette époque: l'usine, la prison et l'école. Cette dernière sert à former les enfants et les jeunes adultes, afin de les préparer à la vie salariale.

Mais dans une perspective de sortie du travail (aliéné et contraint), quelle place accorder aux écoles? Sont-elles encore nécessaires? Devrions-nous les conserver telles qu'elles, les transformer, ou encore les abolir purement et simplement? Car finalement, l'essentiel de ce que nous savons, nous l'avons appris en dehors des enceintes de l'école, au fil de nos rencontres, nos relations, nos lectures et nos voyages. Et puisque le désir d'apprendre est inné, ne pourrions-nous pas nous passer de ce rapport autoritaire “enseignant-enseigné”?

Le mot école vient du grec “skholè”, dont Pierre Bourdieu donne la définition suivante : la skholè est un “temps libre et libéré des urgences du monde qui rend possible un rapport libre et libéré à ces urgences, et au monde.” 2

Mais commençons par décrire le côté obscur de l'école, celui qui prépare au monde du travail.

L'école du travail

Le premier caractère que le travail partage avec l'école : celle-ci est obligatoire. Quelle meilleure préparation à la contrainte salariale? A l'école, nous sommes contraints d'écouter des gens que nous n'avons pas envie d'écouter, contraints de faire des choses que nous n'avons pas envie de faire, contraints de respecter des horaires fixés par d'autres sous menace de punition, contraints d'accorder notre semaine quasi-complète au système. "Avant même de former l’esprit, on forme le corps qui doit se lever, s’asseoir, manger, chier, pisser, dormir aux heures convenues." 3 Comme le dit Catherine Baker, "c'est par la force [qu'il faut] préparer un être au servage huit heures par jour (sept heures et demi si on croit aux lendemains qui...), cinq jours par semaine, onze mois par an et quarante ans de sa vie." 3

A l'école, on apprend à obéir à des chefs. On apprend à faire ce qu'on nous dit, au détail près (stylo rouge, deux carreaux d'alinéa, on saute une ligne entre chaque paragraphe...). Cette soumission est obtenue par la trouille qu'on fiche aux enfants. Catherine Baker décrit remarquablement bien cette somme de peurs que l'on fait supporter aux mômes: "les constantes réprimandes, les cris, voire les claques, les mains sur la tête, les tours de cour, le coin, la convocation des parents." 3. L'élève a peur d'être rejeté par les instituteurs, autant que par ses camarades. Il a peur de lever le doigt quand il ne comprend pas, peur de passer au tableau, peur de demander d'aller aux toilettes. Selon les statistiques, l'immense majorité des suicides d'enfants est dûe à la peur d’avouer une mauvaise note.

Certains rétorqueront que certains mômes sont heureux d'aller à l'école et d'obéir, tout comme certains adultes sont heureux d'aller au travail. Cela n'empêche ni les uns ni les autres d'être dans un rapport aliéné à la société.

L'école apprend l'obéissance mais elle forme aussi des petits chefs. "David Riesman [...] a minutieusement analysé comment une éducation répressive poussait l’enfant à se soumettre et, par là même, à se préparer à jouer son rôle dans les fonctions répressives. Ne jamais oublier que les petits chefs aiment obéir." 3

A l'école, on apprend à être surveillé. En salle de classe, dans le couloir, dans la cour de récréation, à la cantine, "« c’est le fait d’être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l’individu disciplinaire. »" 4. Et on apprend à vivre dans la solitude: "À l’école, on n’est jamais seul et on est toujours isolé." 3

Catherine Baker prône “l'insoumission à l'école obligatoire” et a choisi de ne pas envoyer sa fille à l'école. Pour beaucoup, cela pose un problème de socialisation, dès lors que l'enfant ne serait plus en contact avec une foule de gamins du même âge. Mais la socialisation par l'école est très conformisante, autant dans les apparences, que dans les savoirs et les comportements que l'on y acquiert. Un enfant non scolarisé côtoie autant des adultes que des enfants plus ou moins jeunes, par le biais d'activités familiales, sportives, artistiques, associatives, etc.

Les enfants sont soumis à l'école, celle-ci étant elle-même soumise à ceux qui gouvernent. Le groupe social dominant, qui possède le pouvoir politique, confie à l'école la réalisation d'un certain nombre d'objectifs, de buts. Mais avons-nous nécessairement besoin de buts? Avons-nous besoin d'un “projet de vie”?

Par son caractère universel et obligatoire, l'école contribue très largement à la conservation des normes sociales en vigueur. Mais qui a donc intérêt à ce que rien ne bouge? "Le programme occulte ne transmet telle ou telle qualification (qui pourrait bien mieux se trouver dans la vie et auprès des praticiens) que d’une manière autoritaire qui vise à « socialiser » l’individu dans un certain sens : la société pour laquelle on le taille est forcément dirigiste, inégalitaire." 3

Inégalitaire? "L’expansion scolaire contemporaine ne s’accompagne pas d’une réduction notable de l’inégalité des chances et cette inégalité est de plus en plus d’origine culturelle. La complexité du système scolaire semble privilégier les familles qui en ont une bonne connaissance. Aussi le niveau de diplôme des enfants est-il davantage lié, aujourd’hui qu’hier, à celui du père." 5

"On a vite fait le tour des valeurs réelles « objectives » que transmettent la crèche et l’école : l’esprit prévaut sur le corps, le devoir sur le plaisir, l’adulte sur l’enfant, le conformisme sur l’originalité, l’obéissance sur la responsabilité, la répétition sur la créativité." 3 Cette idée est confirmée par un rapport du CERI 6, cité dans Silence 7 : "Il semble douteux que la configuration actuelle de l'éducation et de la jeunesse soit conçue pour encourager l'imagination et la créativité, l'autonomie et l'estime de soi."

Un autre apprentissage?

Comment alors cultiver ces qualités? Avant toute chose, il faut se rappeler que des sociétés, y compris la nôtre, ont fonctionné pendant longtemps sans écoles, et que nous-mêmes avons appris bien des choses sans professeur, ne serait-ce que marcher et parler. Pensons à ce que nous apprenons dans nos activités professionnelles et associatives. Enfin, reconnaissons que nous avons plaisir à apprendre, et que ce goût est inné, pour tout le monde. L'école commence déjà à perdre son aspect “absolument essentiel”; on commence à voir que “l'on peut apprendre sans école, qu'on peut ne pas apprendre à l'école ou qu'on peut y apprendre autre chose que ce qu'on croit ou qu'on est supposé y apprendre.” 7

Nous avons cité à maintes reprises le livre de Catherine Baker qui a choisi de ne pas envoyer sa fille à l'école. Ce choix est tout à fait légal puisqu'en France la scolarisation n'est pas obligatoire. Nous avons dit plus haut qu'elle l'était, en réalité, elle est surtout rendue obligatoire par pression sociale, par crainte, et par manque d'alternatives. Sans oublier que la plupart d'entre nous n'avons pas le choix puisque nous sommes trop occupés à travailler pour avoir le temps de nous occuper de nos enfants. Enfin, si la plupart d'entre nous pensons que l'école est obligatoire, c'est aussi parce que cette confusion est entretenue par les documents administratifs ainsi que par des personnalités politiques et intellectuelles. Le discours de François Hollande rendant hommage à Jules Ferry le 15 mai 2012 lors de sa journée d'investiture en est la preuve : “Mardi 15 mai 2012, lors de la journée d’investiture du président de la République, François Hollande s’est rendu aux Tuileries, devant la statue de Jules Ferry afin d’honorer la mémoire de cet ancien ministre, symbole de l’école de la République, gratuite et obligatoire, mais aussi de la laïcité.” 8

L'association “Les enfants d'abord” réunit des parents qui ont fait le choix de ne pas scolariser leurs enfants. Leur site internet 9 décortique le préjugé de la scolarité obligatoire 10, renseigne sur les textes de lois et les formalités à satisfaire. Il explore l’instruction en famille sous toutes ses formes: “apprendre autrement, apprentissage autonome, apprentissages formels, apprentissages informels, école à la maison, homeschooling, IEF, instruction à la maison, instruction hors école, instruction parentale, unschooling, ...” 9

Citons deux autres associations similaires: “Choisir d'instruire son enfant” (CISE) et “Libres d'apprendre et d'instruire autrement ”(LAIA). Ces trois associations ont créé un Collectif pour la liberté d'instruction (CPLI). Sur le site de LAIA on trouve quelques chiffres intéressants: l'instruction en famille sans cours par correspondance concernait un peu moins de 3000 enfants en 2006 11, un peu moins de 30.000 enfants prenaient la même année des cours par correspondance au CNED. 2% de l'enseignement dispensé aux enfants instruits en famille a été jugé insuffisant et a donné lieu à une injonction de scolarisation.

Parmi les textes du CISE, on trouve un éclairage intéressant sur le “problème” de la socialisation des enfants non scolarisés :

“La socialisation, prônée par l'Education Nationale, n'a rien à voir ni avec l'éducation ni même avec l'instruction ; elle n'est pas un besoin psychologique, ni pédagogique. Mais elle est simplement une idéologie qui vise à rendre tous nos enfants pareils ! La socialisation est un NON massif à l'individu, à l'originalité, aux parcours atypiques, aux idées nouvelles.... Et c'est à l'antipode de relations sociales saines, fondées sur la reconnaissance et l'acceptation des différences !

[...]

Concrètement, les a priori sur le manque de socialisation des enfants scolarisés à la maison sont battus en brèche par l’expérience vécue : les quelques trois cents enfants de notre association ne vivent aucunement en vase clos et participent à de nombreuses activités extérieures pour lesquelles ils sont assidus, et surtout, participent à la vie de la famille à travers la société et sont ainsi en relation avec des personnes de tous âges et de toutes conditions.

Lorsqu'ils retournent à l'école, la très grande majorité des familles témoignent que leurs enfants sont appréciés par leurs professeurs, les trouvant ouverts à tout et faisant parfois état de la maturité de leurs comportements. Ils adhèrent volontiers à l'esprit de groupe, mais en gardant un esprit critique, et semblent savoir se défendre si nécessaire.” 12

Si la scolarisation n'est pas obligatoire, pas plus que la “socialisation” de l'enfant, l'instruction quant à elle l'est bien. Mais qu'entend-on par instruction? Il s'agit tout simplement d'acquérir avant l'âge de 16 ans un “socle commun de connaissances”, découpé en sept compétences : la maîtrise de la langue française, la pratique d'une langue vivante étrangère, les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique, la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication, la culture humaniste, les compétences sociales et civiques, l'autonomie et l’initiative. Plus de détails sur le site du CISE.

D'autres font le choix des écoles alternatives. Le Lycée autogéré de Paris (LAP) est un bel exemple. Ce lycée est autogéré par les professeurs et les élèves qui apprennent à vivre ensemble des rapports moins autoritaires que dans un lycée classique. Les élèves participent aux prises de décision et jouissent d'une certaine liberté dans le choix de leur programme. Enfin, détail intéressant, il n'y a pas de personnel de nettoyage au LAP, puisque l'entretien est assuré par les élèves et le personnel enseignant.

Les alternatives existent donc bel et bien pour les jeunes, elles existent aussi pour les moins jeunes. En effet, une autre vision de l'apprentissage est de ne pas tout miser sur l'enfance et la jeunesse. Pourquoi se bourrer le crâne un maximum avant l'âge adulte, pour ensuite oublier toute curiosité et désir d'apprendre? Ne pourrions-nous pas alléger l'éducation pendant notre enfance, pour mieux la répartir au cours de notre vie?

D'autant plus qu'il est possible, dès aujourd’hui, d'apprendre sans aller à l'école: “dans les médiathèques, musées, expositions, salons, films, conférences, livres, revues, stages, ateliers, universités d'été, clubs, universités du temps libre, correspondances, voyages, excursions, mouvements d'éducation populaire, par la militance, l'observation-réflexion...” (merci à Silence 7 pour cette liste!). Et en particulier: l'Université de tous les savoirs (séries de conférences en accès libre: utls.fr), la Coopérative de la nouvelle éducation populaire (CEN, la-cen.org/). D'autres exemples sont disponibles dans le numéro de Silence précédemment cité.

Les réseaux d'échanges réciproques de savoirs (RERS) sont des associations “fonctionnant à l'échelle d'une agglomération, d'une zone rurale, d'un établissement scolaire, d'une classe, ou d'une entreprise et dont les membres donnent et reçoivent des savoirs et savoir-faire.” 13. Elles partent du principe que tout le monde a des savoirs à transmettre, et que chacun est en situation d'apprendre 14. Les savoirs sont considérés comme égaux, et sont échangés librement, gratuitement et réciproquement, dans un esprit de convivialité. Des informations sont disponibles sur la page wikipedia, ainsi que sur le site du RERS d'Evry.

Enfin, pour se former à un métier dans un esprit coopératif et convivial, le réseau REPAS propose à des jeunes adultes (18-35 ans) scolarisés ou non d'apprendre par le compagnonnage alternatif et solidaire. Ce réseau existe depuis une vingtaine d'années; il regroupe diverses structures qui se réclament de l’économie alternative et solidaire, et qui expérimentent de nouveaux rapports au travail et à l’argent. Ce sont des coopératives de consommation (les Cepatou), des coopératives de production (filature Ardelaine, entre autres) ou agricoles, des association loi 1901 et des SARL qui pratiquent l’autogestion 15. Le but pour celles-ci est de transmettre "l’esprit de coopération, les pratiques d’équipe alliant initiatives, responsabilités et solidarité nécessaires à la pérennisation de l’esprit initial des différents projets." 15

L'apprentissage se déroule dans l'itinérance, il s'agit d'un parcours dans des entreprises du réseau. Il se déroule selon trois axes: regroupements, immersions et groupes actions 15.

  • "Les périodes de regroupements encadrent les autres périodes et sont l’occasion pour chaque compagnon et chaque compagnonne de prendre du recul sur les expériences vécues, de les confronter à celles des autres."
  • "L’immersion est un temps de séjour individuel, dont la destination est tirée au sort, pendant lequel il s’agit de partager l’activité d’une équipe et de chercher, par un questionnement actif, à en comprendre le fonctionnement."
  • "Le "groupe action" est l’occasion de réaliser à 6-7 personnes un micro projet sur le site d’une des entreprises selon les besoins de la structure et en accord avec les compagnon-ne-s" 15

Conclusion

Finalement, on peut refuser le travail et l'école pour les mêmes raisons, car ils sont tous deux obligatoires, inutiles et nuisibles.

"Trop souvent liée à des formes périmées de pensée, où l’évidence indiscutable fait loi, à des contenus scientifiques et culturels conçus plus dans leurs productions finies que dans leurs ruptures créatrices, l’école a évacué de ses pratiques d’apprentissage l’exercice d’une fonction critique exigeante en même temps que celle d’un imaginaire créatif. Elle n’a pas laissé de place à une vie coopérative et participative, dans la classe et l’école, ni aux projets réels élaborés et conduits par les élèves, ouverts sur le monde social. Ce faisant, l’école n’a pas su poser les jalons, tant dans ses contenus que dans ses méthodes, d’une formation réelle à une démocratie en devenir." 16

Heureusement, les alternatives existent, à nous de les tenter, de les améliorer, et les multiplier. Celles-ci peuvent paraître marginales, mais on peut se conforter en se disant qu'une personne créative, indépendante et douée d'un esprit critique sera bien plus active dans la société qu'une dizaine de personnes passives et fatiguées par le système.