L'Abolition du travail - Partie 3

L'esclavage volontaire

Le travail bafoue la liberté. Selon le discours officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des démocraties et jouissons de droits fondamentaux, alors que d’autres sont plus infortunés : privés de liberté, ils doivent subir le joug d’États policiers. Ces victimes obéissent, sous peine du pire, aux ordres, quel qu’en soit l’arbitraire. Les autorités les maintiennent sous une surveillance permanente. Les bureaucrates à la solde de l’État contrôlent jusqu’aux moindres détails de la vie quotidienne. Les dirigeants qui les harcèlent n’ont à répondre qu’à leurs propres supérieurs, dans le secteur public comme dans le privé. Dans les deux cas, la dissidence et la désobéissance sont punies. Des délateurs informent régulièrement les autorités. On nous présente tout cela comme étant le Mal.

Et en effet cette vision est effroyable, même si ce n’est rien d’autre qu’une description universelle de l’entreprise moderne. Les conservateurs, les ultra-libéraux et les démocrates de gauche qui dénoncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de liberté dans n’importe quelle dictature vaguement déstalinisée que dans l’entreprise américaine ordinaire. La discipline qu’on applique dans une usine ou dans un bureau est la même que dans une prison ou un monastère. En fait, comme l’ont montré Foucault et d’autres historiens, les prisons et les usines sont apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques de contrôle.

Un travailleur est un esclave à temps partiel. C’est le patron qui décide de l’heure à laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entre-temps. Il vous dit quelle quantité de labeur il faut effectuer, et à quel rythme. Il a le droit d’exercer son pouvoir jusqu’aux plus humiliantes extrémités. Si tel est son bon plaisir, il peut tout réglementer : la fréquence de vos pauses-pipi, la manière de vous vêtir, etc. Hors quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n’importe quel prétexte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employés. Répondre du tac au tac devient dans l’entreprise une forme intolérable d’insubordination - faute professionnelle s’il en est - comme si un travailleur n’était qu’un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d’être viré mais cela peut vous priver de prime de départ et d’allocations-chômage. Sans y trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en famille comme à l’école, subissent un traitement fort comparable, qu’on justifie dans leur cas par leur immaturité postulée. Cela en dit long sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employés...

L’avilissant système de domination que je viens de décrire gouverne plus de la moitié des heures d’éveil de la majorité des femmes et de la multitude des hommes pendant des décennies, durant la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n’est pas trop erroné de nommer notre système démocratie ou capitalisme ou, plus précisément encore, industrialisme ; mais les appellations les plus appropriées sont fascisme d’usine et oligarchie de bureau. Quiconque prétend que ces gens sont libres est un menteur ou un imbécile. On est ce que l’on fait. Si l’on s’adonne à un travail monotone, stupide et ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l’on devienne à son tour monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l’esclavage salarié et la nature de l’activité qu’il induit - constitue en lui-même une bien plus valide explication à la crétinisation rampante qui submerge le monde que des outils de contrôle aussi abrutissants que la télévision ou le système éducatif.

Les employés, enrégimentés toute leur vie, happés par le travail au sortir de l’école et mis entre parenthèses par leur famille à l’âge préscolaire puis à celui de l’hospice, sont accoutumés à la hiérarchie et psychologiquement réduits en esclavage. Leur aptitude à l’autonomie est si atrophiée que leur peur de la liberté est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L’art de l’obéissance, qu’ils pratiquent avec tant de zèle au travail, ils le transmettent dans les familles qu’ils fondent, reproduisant ainsi le système en toutes façons et propagent sous toutes ses formes le conformisme culturel, politique et moral. Dès lors qu’on a vidé, par le travail, les êtres humains de toute vitalité, ils se soumettent volontiers et en tout à la hiérarchie et aux décisions des experts. Ils ont pris le pli.

Nous sommes si liés au monde du travail que nous ne voyons guère le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des observateurs venus d’autres âges ou d’autres cultures pour apprécier l’extrême gravité pathologique de notre situation présente. Il fut un temps, dans notre propre passé, où nul n’aurait compris ou admis l’"éthique du travail". Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu’il établit un lien entre l’apparition de celle-ci et celle d’une religion, le calvinisme ; lequel, s’il s’est propagé à notre époque plutôt qu’il y a quatre siècle, aurait été immédiatement, et non sans raison, dénoncé de toutes parts comme étant une secte bizarroïde.

Quoi qu’il en soit, il nous suffit de puiser dans la sagesse de l’Antiquité pour prendre quelque recul par rapport au travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues sur la question demeurèrent incontestées, mis à part les fanatiques calvinistes, jusqu’à ce que triomphe l’industrialisme - non sans avoir reçu la bénédiction de ces prophètes.

Imaginons un instant que le travail ne transforme pas les gens en êtres soumis et déshumanisés. Imaginons, à rebours de toutes notions psychologiques plausibles comme de l’idéologie même des thuriféraires du travail, que ce dernier n’ait aucun effet sur la formation du caractère. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans la douloureuse réalité. Même ainsi le travail bafouerait encore toute aspiration humaniste et démocratique, pour la simple raison qu’il confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les travailleurs manuels faisaient de piètres amis et de piètres citoyens parce qu’ils n’avaient pas le temps de remplir les devoirs de l’amitié et d’assumer les responsabilités de la citoyenneté. Il n’avait pas tort, le bougre. À cause du travail, nous ne cessons de regarder nos montres, quelle que soit notre activité. Le "temps libre" n’est rien d’autre que du temps qui ne coûte rien aux patrons. Le temps libre est principalement consacré à se préparer pour le travail, à revenir du travail, à surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un euphémisme qui désigne la manière dont la main d’oeuvre se transporte à ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l’essentiel de sa propre maintenance et de ses réparations. Le charbon et l’acier ne font pas cela. Les fraiseuses et les machines à écrire ne font pas cela. Mais les travailleurs le font. Pas étonnant que Edward G. Robinson s’écrie, dans un de ses films de gangsters : "Le travail, c’est pour les débiles !"

Tant Platon que Xénophon attribuent à Socrate - et à l’évidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu’humain. Hérodite désigne le mépris du travail comme une vertu des Grecs classiques à leur apogée culturelle. Pour ne prendre qu’un seul exemple à Rome, Cicéron dit que "quiconque échange son labeur contre de l’argent se vend lui-même et se place de lui-même dans les rangs des esclaves". Telle franchise est rare de nos jours, mais des sociétés primitives contemporaines qu’on nous apprend à mépriser en fournissent des exemples qui ont éclairé les anthropologues occidentaux. Les Kapauku de l’ouest de la Nouvelle-Guinée ont, d’après Posposil, une conception de l’équilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu’un jour sur deux, la journée de repos étant destinée à "recouvrer la puissance et la santé perdues".

Nos ancêtres, aussi récemment qu’au XVIIIè siècle, alors même qu’ils étaient déjà bien avancés dans la voie qui nous a mené dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons oublié - la face cachée de l’industrialisation. Leur ardente dévotion à "Saint-Lundi" - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante ans avant sa consécration légale - faisait le désespoir des premiers propriétaires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu’ils ne se soumettent à la tyrannie de la cloche, ancêtre de la pointeuse. En fait, il fallut remplacer, le temps d’une génération, ou deux, les adultes mâles par des femmes, plus habituées à l’obéissance, et des enfants, plus faciles à modeler selon les exigences industrielles.

Même les paysans exploités de l’Ancien Régime parvenaient à arracher à leurs seigneurs une bonne part du temps censé appartenir au service de ces derniers. D’après Lafargue, un quart du calendrier des paysans français était constitué de dimanches et de jours de fêtes. Tchayanov, étudiant les villages de la Russie tsariste - qu’on ne peut guère qualifier de société progressiste - montre de même que les paysans consacraient entre un cinquième et un quart des jours de l’année au repos. Obnubilés par la productivité, nos contemporains sont à l’évidence très en retard, en matière de réduction du temps de travail, sur ces sociétés archaïques. S’ils nous voyaient, les moujiks surexploités se demanderaient pour quelle étrange raison nous continuons à travailler. Nous devrions sans répit nous poser la même question.

Pour saisir l’immense étendue de notre dégénerescence, il suffit de considérer la condition première de l’humanité, sans gouvernements ni propriété, alors que nous étions nomades chasseurs et cueilleurs. Hobbes présumait que notre existence était alors brutale, désagréable et courte. D’autres estiment que la vie, dans les temps préhistoriques, n’était qu’une lutte désespérée et continuelle pour la survie, une guerre livrée à une Nature impitoyable, où la mort et le désastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient relever le défi du combat pour l’existence. En fait, il ne s’agit là que du reflet des peurs que suscite l’effondrement de l’autorité gouvernementale au sein de groupes humains accoutumés à ne pas s’en passer, tels que l’Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les compatriotes de Hobbes avaient pourtant découvert des formes alternatives de société, indiquant qu’il existait d’autres manières de vivre - parmi les Indiens d’Amérique du Nord,ut particulièrement - mais déjà trop éloignés de leur propre expérience pour qu’ils les assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d’existence étaient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre et, parfois, se sentir attirés par leur mode de vie. Tout au long du XVIIIe siècle, des colons anglais firent défection pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs de ces dernières, refusèrent de retourner à la civilisation, tandis que les Indiens ne faisaient jamais défection pour aller vivre dans les colonies blanches - pas plus que les Allemands de l’Ouest n’escaladaient naguère le mur pour demander l’asile en RDA...

La version "lutte-pour-la-vie" du darwinisme - à la Thomas Huxley - reflète plus les conditions économiques de l’Angleterre victorienne qu’une approche scientifique de la sélection naturelle, ainsi que l’a démontré l’anarchiste Kropotkine dans son livre L’Aide mutuelle, un facteur d’évolution - Kropotkine était un savant, un géographe qui eut, bien involontairement, l’occasion d’étudier la question sur le terrain lors de son exil en Sibérie : il savait de quoi il parlait. En revanche et à l’instar de la plupart des théories sociales et politiques, l’histoire que Hobbes et ses successeurs racontent n’est qu’une autobiographie par inadvertance. L’anthropologue Marshall Sahlins, étudiant les données concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le mythe forgé par Hobbes, dans un texte intitulé Âge de pierre, âge d’abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que nous, et leur travail est difficile à distinguer de ce que nous considérons relever du jeu. Sahlins en conclut que "les chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plutôt que d’être une harassante besogne, la quête pour la nourriture est occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de temps à la sieste que dans aucune autre forme de société". Ils "travaillent" en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut nommer "travail" leur activité. Leur "labeur", tel qu’il nous apparaît, est hautement qualifié et développe leurs capacités intellectuelles et physiques ; le travail non qualifié à grande échelle, observe Sahlins, n’est possible que dans le système industrialiste. L’activité des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi à la définition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui permette à l’homme de réaliser sa pleine humanité en donnant libre cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pensée. Voici ce qu’en dit le grand poète : "L’animal travaille lorsque la privation est le ressort principal de son activité et il joue quand c’est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par sa surabondance, stimule elle-même l’activité". Le jeu et la liberté sont, en matière de production, coextensifs. Même Marx, qui malgré toutes ses bonnes intentions appartient au panthéon productiviste, observait qu’"il ne saurait y avoir de liberté avant que ne soit dépassé le point où demeure nécessaire le travail sous la contrainte de la nécessité et de l’utilité extérieure". Il ne parvint jamais à se convaincre lui-même d’identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu’elle est : l’abolition du travail, l’auto-supression du prolétariat - cela pouvait, après tout, paraître paradoxal,siècle passé, d’être à la fois protravailleur et antitravail. Plus maintenant.

L’aspiration à revenir ou à avancer vers une vie débarrassée du travail transparaît dans tous les traités d’histoire sociale et culturelle sérieux de l’Europe préindustrielle, parmi lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi pertinent est l’essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, à ma connaissance le premier texte à s’étendre aussi longuement sur la révolte contre le travail. Comme le note Bell, l’Adam Smith de La Richesse des nations, malgré son enthousiasme éperdu pour le marché et la division du travail, était bien plus conscient de l’aspect peu reluisant du travail que ne le sont les économistes de l’école de Chicago et tous les modernes épigones de Smith. Ce dernier observait avec franchise : "L’intelligence de la majeure partie des hommes est nécessairement formée par leur emploi habituel. L’homme dont la vie se passe à effectuer quelques gestes simples n’a guère l’occasion d’exercer son intelligence. Il devient généralement aussi stupide et ignorant qu’il est possible à une créature humaine de l’être..." Voilà, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle écrivait en 1956, en plein âge d’or de l’imbécillité et de l’autosatisfaction dans l’Amérique d’Eisenhower, mais il décrivait de manière prémonitoire le malaise inorganisé et inorganisable des années 70 qui s’est perpétué depuis et qui est impossible à récupérer par quelque tendance politique que ce soit, qu’on ne peut exploiter et qu’on feint donc d’ignorer. Ce problème est la révolte contre le travail. Les économistes néo-libéraux - les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n’en parlent jamais dans leurs textes parce que, pour emprunter à leur jargon et comme on dit dans Star Trek : It does not compute. "Ça ne se calcule pas".

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